samedi 18 février 2017

*P'tit vieux !





"Le rêve est de la pensée qui a bu,
et qui est partie dans la nuit"

(papa, 16 ans,
Lycée Louis-le-Grand
Classe de Philosophie)

*****

Nous passions les vacances à l'Aber-Ildut, trois mois d'éternité dans une grande maison blanche reliée à l'océan par un majestueux escalier de granit jeté entre grève et jardin.
J'étais assis sur le quatrième  degré, flexos blancs aux pieds, mon voilier sans voilure sur les genoux, quand papa derrière moi, respirant fort.
- qu'est-ce que tu fais là ?
- moi ?
Qu'est-ce que je fais là. Moi rien. Moi je ne fais rien. Moi rêvasse. Moi suis là, c'est tout. Moi regarde monter la mer. Moi content. Et moi content quand elle redescend. Si je réponds à papa : "moi content", il m'en cuira.
Dès qu'il m'aperçoit, il estime que ma place est ailleurs. Normal, je me suis trompé de famille.
- viens, nous allons nous baigner à Mazout. Moi, me baigner avec papa. Moi seul avec papa dans la mer.
A Mazout.
Moi.
Papa.
Je sais nager depuis hier. Je n'ai plus besoin de maman pour me tenir par l'élastique de mon maillot de bain. Papa ne m'a encore jamais vu nager. Je vais l'épater.
Papa, chemise blanche, pantalon blanc, sa tenue d'espion anglais, dit maman, me prend sur ses épaules et je respire à pleins poumons l'odeur de sa chevelure aussi délectable que le vent marin sur la dune.
Quand m'a-t-il déjà perché en haut du mètre quatre-vingt-trois, sa nuque entre mes cuisses ? Aucun souvenir.
Kodak, s'il vous plait.
- tu es trop lourd, descends.
Nous y allons à pied sous le crachin à Mazout, une grève à trois kilomètres de là. Mazout, quel nom !
Je n'ai jamais su pourquoi une portion du littoral entre Garch'in et Penfoul - deux toponymes bien frappés en brézhouneg..
- s'appelait Mazout. S'il s'agit d'un nom breton, c'est raté. S'il s'agit d'un nom français, il a tort de s'intéresser au cargot poubelle venu dégazer un jour dans les parages.

Je suis fier. Je marche avec papa. Il me donne la main. Je suis le fils d'un marcheur qui n'a pas le permis, pas d'auto, et qui fera tôt ou tard un grand feu de toutes les Peugeot, Simca, Ford, Hotchkiss de mes oncles et tantes, et aussi les Dyna Panhard, dès qu'il aura une minute à lui pour se procurer un bidon d'essence.
Il marche vite, je dois trottiner pour le suivre.
Le premier kilomètre, ça va. Nous arrivons à Porzmeur et je commence à fatiguer, un peu seul et perdu sur ses talons. Il m'a lâché la main. Que se passerait-il si je tombais d'épuisement ?
Est-ce qu'il irait se baigner sans moi ?
De temps en temps, il se retourne et dit : "qu'est-ce que tu fabriques ? A ton âge, j'y allais au pas de course, à Mazout".
C'est exactement ce que je suis en train de faire, non ?
Il ne sait même pas l'âge que j'ai, quel jour je suis né. Moi je sais qu'il a quarante-sept ans, et qu'il est du 13 janvier 1910.
Au 12, je dis qu'il en a trente-sept. Et l'an prochain je dirai qu'il en a trente-sept.  Trente-sept est un âge qui lui va bien. C'est vieux, mais ça va. Je ne veux pas qu'il soit mort. L'autre jour, j'ai vu une chouette inanimée sur des pétales de camélia dans le jardin. J'ai imaginé papa gisant les yeux fermés sur des pétales de camélia. J'ai passé la nuit à pleurer, à me lever pour m'assurer qu'il ronflait.
Je n'en peux plus. Nous arrivons à la grève par le sentier du douanier. Il pleut serré, la mer n'est pas belle à voir, toute grise, avec les moustaches d'un courant sinistre rebiquant au loin sur une balise de fer noir qui mugit ses promesses de mort. Papa disparaît derrière un rocher, reparaît en maillot de bain bleu foncé - j'ai mon slip de bain sur moi, je me déshabille et le vent d'ouest s'abat sur mes épaules de freluquet.
Papa marche vers l'eau. Il cherche le bon endroit pour entrer dans la mer, une éclaircie de sable au milieu des goémons. Il y va les bras en croix, il ne ralentit pas, il nage en direction d'une barque noire à chiffres blancs.
Personne, aucun bruit, si ce n'est le froissement des nappes de guémons soulevées par la respiration du ressac. Si ce n'est le souffle court de la bouée qui pleure les bateaux disloqués sur les récifs.
Je fais trois pas dans la mer, j'ai mal, je grelotte. Encore trois pas sur les galets glissants, l'eau m'arrive aux tibias, au nombril, au sternum. Je m'arrête, le froid m'aveugle. Je sais nager, je sais nager, depuis hier. Je sais nager, je peux nager,  je veux que papa me voie nager, je veux nager jusqu'à la barque noire où il m'attend suspendu à la chaîne d'ancre, j'en ai les larmes aux yeux. Eh bien tant pis, il  me verra une autre fois, je reviens sur mes pas, je sors de l'eau. Je m'assieds frissonnant sur les galets en contrebas des bruyères, écoutant chantonner les minuscules vaguelettes de la baie, seuls témoins.
Papa fond sur moi, ruisselant, soufflant, furieux, sa mèche blonde collée en travers du front
- plonge-toi !
- j'ai froid.
- si tu ne te plonges pas, tu ne seras jamais qu'un raté !
J'y vais, je nage enfin, je brave l'eau, je compte mes brasses avec soin. J'arrive à 10, 12... Est-ce qu'il me regarde au moins ? Je perds pied. "J'ai perdu pied, papa, regarde !"
Tu parles ! Il est remonté sur la grève, il m'a oublié. Il fait ses moulinets de gymnaste suédois, sautille sur place en levant haut les genoux, en expirant avec bruit, ouvre grand les bras au dieu océan épars sur la houle.
Je sors à mon tour, je fais comme lui, les bras, les jambes, la respiration, je pianote en l'air, cherchant à saisir au vol les gouttelettes du crachin. Je suis un Henri Queffélec miniature, prêt à lui voler son mètre quatre-vingt-trois comme j'ai déjà volé son stylo, ses chaussettes, à parler des langues disparues, à jouer du piano, toujours en quête du pas suivant, du mot suivant, avec des personnages à mes trousses. Tu peux tempêter, papa, me brûler au feu de tes yeux bleus, un jour je deviendrai toi : toi et personne d'autre, et surtout pas moi.
Nous nous rhabillons. Nos deux maillots détrempés sont roulés ensemble dans la serviette éponge à tordre.
- Depuis quand sais-tu nager ?
- Depuis longtemps.
- C'est maman qui t'a appris ?
- J'ai appris tout seul.
Retour par la route goudronnée, cette fois, un raccourci. Papa vole devant mes pas exténués. Il chantonne un tube à lui qui mériterait des tomates : A la vanille pour les petites filles, un citron pour les garçons, un chocolat pour les gentils papas. Les gentils papas, c'est ça ! Et les mamans alors ? A quoi les mamans ? Il se retourne et dit : "tu entends la corne de brume ? Le chenal du Tour, p'tit vieux"... L'ancien prof  se met à dégoiser un couplet à rallonges sur le chenal le plus avancé d'Europe, une voie maritime empruntée par les vaisseaux de guerre anglais, français, après que François 1er eut choisi la rade de Brest pour havre royal de la flotte, blabla... militaire - blablabla.. royaume..
Il pleut serré, venteux. Papa dit qu'il va nous falloir continuer au pas de gymnastique, c'est-à-dire en courant (ne comptez pas sur lui  pour dire footing). "il reste deux kilomètres à peine,  tu risques d'attraper mal". Il démarre au petit trot et j'ai l'impression de m'essouffler en vain derrière une girafe. Je galope à cracher mes poumons pour maintenir l'intervalle entre nous, je n'y arrive pas, j'ai envie de pleurer. J'enlève mes flexos, la route est tiède.
Arrivé à l'Aber, pas plus éprouvé que ça, papa s'accoude au muret devant la marée haute. Il se repeigne avec soin, tape  ses mèches recoiffées, hoche la tête avec satisfaction. Je le rejoins, lessivé, heureux comme jamais.
J'ai tenu les deux kilomètres sans m'arrêter, sauf une petite fois pour me déchausser. J'ai fait mon entrée au port en courant d'un air triomphal sous la pluie qui vient à l'instant même de cesser, les oiseaux chantent sur les fils télégraphiques. Les plus jolies filles de l'Aber m'épient derrière les rideaux. Et demain elles rougiront à ma vue.
- remets tes flexos, p'tit vieux. Tu t'essuieras bien les pieds avant d'entrer à la maison.
Et tu suspendras nos maillots sur le grillage.
C'est drôle, je m'attendais à un compliment.
Rien, pas le moindre sourire ou clin d'oeil signifiant : "bravo, fiston, tu m'as épaté".
Un dernier regard pour approuver le majestueux spectacle de la marée haute, et papa tourne les talons. Je cours après lui, j'attrape sa main. C'est maintenant que j'ai besoin d'être son fils, maintenant. Il baisse les yeux sur moi, sourcils froncés. Que lui dis-je alors, le feu aux joues avec la naïve brusquerie du gamin qui croit pouvoir manipuler comme un vieux doudou le coeur d'un homme aussi méfiant ? Alors je lui dis quoi ?...
Ah, si maman pouvait me chuchoter à l'oreille une sage, une lumineuse idée. Bien conseillé, je m'épargnerais le pénible épisode où je vais à présent m'engouffrer tête baissée.
- tu as vu papa ? j'ai bien couru ?
Même pas. J'ai bien nagé, non même pas : j'ai bien marché, je suis fort, et si tu m'avais dit : porte-moi sur ton dos, je t'aurais porté en courant jusqu'à la maison. Même pas ça pour lui prouver que je ne me suis pas trompé de papa, et lui pas trompé de fils.
Il répond du tac au tac, l'air indigné : bien couru ? ton frère aurait couru plus vite que toi.
Il me sourit, découvrant ses dents mal rangées qu'il ne montre jamais.
- et il aurait mieux nagé, tu ne sais pas nager.

Yann Queffélec
L'homme de ma vie.


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jeudi 16 février 2017

*Ce que nous sommes.....



Forge, Artisanat, Enclume

Tu es radeau dans l'éclaircie

Tu es silence dans les villes

Tu es debout

Tu gravites

Tu es rapt d'infini

Mais tel que je suis

Que j'écris que je tremble

Je te sais parfois

Refroidi de toi-même

Quand les fables et le sel t'ont quitté !

Je te sais
Tantôt mutilé
Tantôt espace
Tantôt épave
Ou illumination

Je te sais

Disloqué par les parcelles du monde

Mais je te sais

De face

Dans la forge de ton feu

Andrée Chedid
Ce que nous sommes


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mardi 14 février 2017

lundi 13 février 2017

*......Au sOleil !



Apple, Arbre, Verger, Red, Vert, Échelle



"le bonheur est une petite chose que l'on grignote,
assis par terre, au soleil".

Jean Giraudoux



dimanche 12 février 2017

*L'instant fragile...



Roses, Fleur, Rose Rose, Rose Bloom

J'ai reçu  tes mots d'Âmi châle-heureux qui ravissent mon coeur vibrant
comme la caresse affectueuse prodiguée par mon plus jeune  petit-fils,

 Mamy Den :" je t'aime", 
 glisse contre ma joue reconnaissante.

Mon portail n'exige rien. Il est patient.
Il peut attendre.

Pourtant le temps me manque aussi, et de plus en plus et  resserre son  va-et-vient qui se fait rare, 
mais non pas qu'il   oublie,

et pour cela, ou à cause de cela,  je souhaite en ce dimanche pas encore bien réveillé déposer au pied de  ton entrée ces roses à l'ancienne, la preuve de mon attache-aimant entre mon café sacré dés l'aure-or, quand l'avant-brise est encor' baignée et parfumée de rosée...  et mes tartines grillées et beurrées...
.
Le corps se fatigue mais repart de plus belle, parfois, encor', plus alerte, parce qu'il le veut, et parce qu' il a soif de ce qui  l' éclaire,   caché derrière les nues-âge.

Mon dos, mes mains cherchent le sOleil  brûlant éloigné de mes yeux, l'allume-hier.

J'ai cru entendre ce mât-thym s'envoler au-dessus du toit de la maison, le chant ivre d'un oiseau 
volant vers un  bonheur serein.

Je t'espère revenir,  accrocher ton sourire délicat, comme tu sais approcher ton regard gamin du mien,  tes clins d'oeil qui aèrent si bien la journée, m'abreuvant jusqu'à plus faim ni soif, à dire haut et loin, à murmurer.

De ma fenêtre le jour s'est levé de l'autre côté du paysage, et la  brume sur mes lunettes se dissipe lente-aimant, et tape à la porte de mon ciel d'harpe et d'ange qui découvre le tant si petit à travers l'instant fragile.

Den

***

Je souhaite à chacune, chacun d'entre vous, à vous mes visiteurs occasionnels,
un très heureux dimanche...
et vous offre cette fleur de lotus
je vous offre son sOleil.

Je vous embrasse.

Den


Lotus, Fleurs, Été, Plantes De Bassin


samedi 11 février 2017

*Une histoire..........



Ruines, Windows, Maison, Façade, Vieux



La maison, ou ce qu'il en reste, surplombe la vallée.
Ses fenêtres, quatre grands yeux vides, veillent, à l'est du massif des Trois-Gueules.

Les Fontaines, ce village minuscule, tachent le paysage, morceau de craie dérivant d'une mer végétale et calcaire.

La forêt crache des hommes comme des pépins, les bois bruissent, des traînées de brume couronnent leurs faîtes au lever du soleil, la lumière les habille. A l'automne, des vents furieux secouent les arbres. Les racines émergent alors du sol, les cimes retournent à la poussière, le sable, les branches et la boue séchée s'enlacent en tourbillons au-dessus des toits. Les fourmis s'abritent dans le ventre des collines, les renards trouent le sol, les cerfs s'enfuient ; les corbeaux, eux, résistent toujours à la violence des éléments.

Les hommes, pourtant, estiment pouvoir dominer la nature, discipliner ses turbulences, ils pensent la connaître. Ils s'y engouffrent pour la combler de leur présence, en oubliant dans un terrible excès d'orgueil, qu'elle était là avant eux, qu'elle ne leur appartient pas, mais qu'ils lui appartiennent. Elle peut les broyer à la seule force de sa respiration, elle n'a qu'à frémir pour qu'ils disparaissent.

Les Fontaines.

Je vous parle d'un endroit qui est mort mille fois avant mon arrivée, qui mourra mille fois encore après mon départ, d'un lieu humide et brumeux, couvert de terre, de pierre, d'eau et d'herbe. 
Je vous parle d'un endroit qui a vu des hommes suffoquer, des enfants naître, d'un lieu qui leur survivra, jusqu'à la fin, s'il y en a une.

Je suis né dans une église. Une église de grande ville. Je mourrai dans une église. Une église de village.
Celle des Fontaines. Plantée au milieu.

Je m'appelle Clément, je suis vieux, comme tous les hommes d'église. Et comme tous les hommes d'église je n'ai pas d'histoire. J'ai abandonné la mienne pour entendre quotidiennement celle des autres. Mais la plus étrange, la plus terrifiante, l'histoire qui m'a empêché de dormir la nuit, qui m'a meurtri, moi l'homme sans passé, celui qui marche sans bruit, rassure sans toucher, écoute sans souffler, l'histoire qui a effacé toutes les autres, c'est celle d'une famille. Elle n'était ni la plus riche, ni la plus puissante, ni la plus aimée du village, mais comme la plupart des familles, elle s'était construite sur les faiblesses des uns et les silences des autres, sur les malheurs qu'on veut oublier et les craintes de l'avenir. Elle portait les reliques du passé de ses membres, jusqu'au jour où ces traces ont explosé, inondé les rumeurs et les chuchotements au plus profond de la vallée.

Je vis dans une église ; je connais la pierre, ses courbes, les angles, je connais le bruit du vent qui s'engouffre dans les artères sombres et siffle en montant. Je suis ici depuis presque quarante ans, mais je ne suis pas né ici.
Je serai toujours l'étranger. Je l'ai accepté...

Je serai toujours un étranger, pourtant je suis la grande oreille du village, la bouche cousue sous l'oeil de Dieu. Je connais les Fontaines comme si j'y étais né. Je connais leur histoire, leurs blessures, leurs carrières de pierre. Je connais chacun de leurs habitants, chaque ancêtre de leurs habitants.   Mais je suis un étranger.

Le jour où je mourrai, quand bien même cette église aura été mon refuge, on m'enterrera loin d'ici, dans un cimetière de ville, et le village, lui, continuera d'exister.

Les Fontaines, une pierre cassée au milieu d'un pays qui s'en fiche. Un morceau du monde qui dérive, porté par les vents et les orages. Une île au milieu d'une terre abrupte. Je connais les histoires de ce village, mais une seule, une seule les rassemble toutes. Elle doit être entendue. L'histoire d'André, de son fils Benedict, de sa petite-fille Bérangère. 
Une famille de médecins.
L'histoire de Maxime, de son fils Valère, et des ses vaches. Une famille de paysans. Et au milieu une maison.
Ou ce qu'il en reste.

Cécile Coulon
Trois saisons d'orage.

éditeur : Viviane Hamy

Trois saisons d'orages par Coulon

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(cf France Culture - émission les Nouvelles Vagues
 de 14 h à 15 h)

Marie Richeux

du 09 février 2017 à réécouter en replay
59 minutes

Roman au grand air
Le village 4/5

"Aujourd'hui le village est situé par le roman.
Sur fond de Massif Central, Cécile Coulon y raconte l'histoire d'une famille de médecins et d'une famille de paysans.
Le personnage principal qui se détache d'une trame reliant trois générations. 
Reste le lien : les clairières, la nature, la roche".

*****



vendredi 10 février 2017