jeudi 26 octobre 2017

*Un jour, sur les quais..... "Souvenirs dormants" Patrick Modiano





«"Vous en avez de la mémoire..." 
Oui, beaucoup... Mais j'ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d'oublier. Je croyais y être parvenu et sans que je m'y attende, après des dizaines d'années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d'une rue, à certaines heures de la journée.»





***





"Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a eu un temps des rencontres, dans un passé lointain. À cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer : il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. La pente était glissante. Je pourrais d’abord évoquer les dimanches soir. Ils me causaient de l’appréhension, comme à tous ceux qui ont connu les retours au pensionnat, l’hiver, en fin d’après-midi, à l’heure où le jour tombe. Ensuite, cela les poursuit dans leurs rêves, parfois pendant toute leur vie. Le dimanche soir, quelques personnes se réunissaient dans l’appartement de Martine Hayward, et moi je me trouvais parmi ces gens-là. J’avais vingt ans et je ne me sentais pas tout à fait à ma place. Un sentiment de culpabilité me reprenait, comme si j’étais encore un collégien : au lieu de rentrer au pensionnat, j’avais fait une fugue. Dois-je vraiment parler tout de suite de Martine Hayward et des quelques individus disparates qui l’entouraient, ces soirs-là ? Ou bien suivre l’ordre chronologique ? Je ne sais plus. Vers quatorze ans, je m’étais habitué à marcher seul dans les rues, les jours de congé, quand le car du collège nous avait déposés à la Porte d’Orléans. Mes parents étaient absents, mon père occupé à ses affaires, tandis que ma mère jouait une pièce dans un théâtre de Pigalle. J’ai découvert cette année-là – 1959 – ce quartier de Pigalle, le samedi soir, pendant que ma mère était sur scène, et j’y suis souvent retourné les dix années suivantes. Je donnerai d’autres détails là-dessus si j’en ai le courage. Au début, j’avais peur de marcher seul mais, pour me rassurer, je suivais chaque fois le même itinéraire : rue Fontaine, place Blanche, place Pigalle, rue Frochot et rue Victor-Massé jusqu’à la Boulangerie, au coin de la rue Pigalle, un drôle d’endroit qui restait ouvert toute la nuit, et où j’achetais un croissant".....



Souvenirs dormants

Patrick Modiano



Collection Blanche, Gallimard


Parution : 26-10-2017


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"Souvenirs dormants" : Patrick Modiano ne se démode pas


Arpenteur inlassable des rues de Paris et de ses souvenirs endormis, Patrick Modiano livre cet automne un roman presque "noir", "Souvenirs dormants". On lui emboîte le pas en toute confiance.
Souvenirs dormants, dites-vous ? Qu'est-ce qu'un souvenir dormant sinon la bribe perdue d'un passé engourdi ? Une eau dormante est une eau qui ne coule pas, un pont dormant, un pont qui ne se lève pas, un agent dormant, un espion qui sait se faire oublier. Un souvenir dormant, une mémoire effacée. Mais parfois la mare se débonde, l'eau dormante se fait vive, le pont-levis se lève, un ventail se met à battre et l'on tire en sursaut l'espion de son profond sommeil. Nous ne sommes pas maîtres de nos oublis, ce sont des souvenirs qui nous quittent malgré nous, que nous ne reverrons pas. Certains pourtant ne sont pas loin, ils sont endormis à notre insu dans nos parages et le bruit des pas de Patrick Modiano, en arpentant Paris, en réveille quelques-uns, apeurés ou nostalgiques, précis ou incertains, apaisants ou terrifiants. Ce sont les siens, ce sont les nôtres depuis si longtemps que nous le lisons, Modiano leur donne des noms de rues, des noms de femmes, Geneviève Dalame, Madeleine Péraud, Madame Hubersten, Marthe Hayward, que nous ne connaissons pas, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, rue de Quatrefages, rue des Colonels-Renard, avenue du Nord à Saint-Maur-des-Fossés, que nous reconnaissons.
Ces souvenirs redonnent vie à une jeunesse perdue dans des cafés de hasard, Modiano a 20 ans, grand dadais somnambule, curieux, attentif et fugueur, ils surgissent comme des grenades, les unes sont des fruits luisants, d'autres, des armes à la goupille fébrile. Voilà pourquoi le lecteur fidèle a toujours le trac en ouvrant un livre de Modiano, le cristal est fragile, le texte tendu comme le câble du fildefériste, on le suit d'un pas glissé entre deux risques de vertige, on lui fait entièrement confiance, mais la confiance n'abolit pas le danger, le risque d'une déchirure, d'un blanc irréversible. Les livres de Modiano, comme souvent les rêves, sont en noir et blanc. En ombres grises. L'effet de réel y est atténué par des reculades ("Il me semblait que j'avais déjà vécu cette scène dans un rêve", p.39), des pas de côté ("Bien que je ne sois pas très doué pour l'introspection, je voudrais comprendre pourquoi la fugue était, en quelque sorte, mon mode de vie", p.73).


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13 commentaires:

  1. Avec toutes ces descriptions, sur ce sacré écrivain qu'est Modiano,je suis tenté d'aller à la rencontre de sa mémoire dormante. J'aime cette littérature qui sort de l'ordinaire et des ornières communes. Merci Den pour cette nouvelle présentation d'un grand maître de la littérature. Bises chère amie

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    1. ...La mémoire de Patrick Modiano endormie un temps, remonte à la surface. Réveillée,elle se raconte à travers les mots de ce "sacré écrivain", oui, Bizak !...
      Des mots splendides et pourtant douloureux, comme son élocution hésitante, parfois interrompue, comme une conversation, l'auteur est à la recherche de ses mots, leur sens posé,.. Modiano ne semble pas souffrir pourtant quand il parle, il parle, fragilement, comme sur un fil, comme on peut l'être, heurté....il promène ses balbutiements, ses hésitations, se perd parfois, silencieux, puis reprend le fil de la conversation où lui seul, le plus souvent nous amène, .... et nous le suivons les yeux fermés, car il sait où il va, lui, dans les méandres de son imagination fertile, sa mémoire qui est un peu la nôtre.... et comme s'il était besoin de donner une explication quant à son parlé... comme il écrirait la première ébauche de son roman... il dit : « J’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. »
      Un heureux dimanche !
      bisou.
      Den

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  2. Les souvenirs, les bons, les mauvais, ceux qui sont là, ceux qui sont disparus. Je note cette référence et ce nouveau Modiano. Merci Den et bises alpines.

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    1. Des personnages croisés dans des précédents livres… oubliés, puis qui réapparaissent comme pour compléter le puzzle, .. Peut-être parce qu’il s’agit d’un seul et même « roman » écrit de manière discontinue. Certains des personnages de Modiano, sont entre aperçus ou de manière plus détaillée, où il arrive parfois que l’un d’eux n’ait plus le même prénom, ce qui prouve les incertitudes de la mémoire, ou le jeu aussi dans l'imaginaire ! des personnages fantômes qui vont et viennent, des errants insaisissables de la page, des personnages en fuite, en fugue !
      merci Dédé pour tes mots... ne suis pas très présente en ce moment sur l'e-toile,.... lundi c'est la rentrée des p'tits... je reviens !
      bisou amical.
      Den

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  3. C'est chez toi cette belle rambarde en fer forgé avec une jolie vue, on dirait ?
    Je n'ai lu qu'un bouquin de Modiano, je n'ai pas accroché, un peu trop compliqué je suppose... Je pense aussi qu'il y a beaucoup à apprécier dans ses livres, je manque de patience et comme mes yeux sont trop fragiles j'évites de m'ennuyer sur une lecture, mais c'est dommage
    Merci Den

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    1. Malheureusement, non ma chère Marine,mais à Lourmarin dans le Luberon, dans une belle auberge ! Sympathique endroit !

      Les livres de Patrick Modiano sont à lire lentement, par petite goulée comme on apprécierait un bon vin, comme on se délecterait d'un bon plat en le savourant... ses pages permettent à l'esprit, l'imagination de s'envoler ; ce dernier roman édité en même temps qu'une pièce de théâtre "Nos débuts dans la vie" - se font écho dans cette nuit mystérieuse où déambulent tous ces personnages brossés,- dans le roman se rencontrent six femmes croisées, oubliées dans les détours et méandres de la vie de l'auteur, son imagination, dans des fugues des fuites, ... des voyages intérieurs...

      Et bonne lecture... si tu peux.
      Je te souhaite un beau dimanche.
      Je t'embrasse.
      Den

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  4. Quel souffle ce Modiano !
    Quelle écriture toujours moderne et subtile, malgré les années.
    Merci pour ce partage chère Den
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Il parle et écrit d'un seul jet, pour lui-même, dans le creux de ses textes déroutants parfois, qui s'enchevêtrent à l'encre invisible,.. on dirait, dans une intériorité fort sympathique, au demeurant, peuplée de fantômes.... pourtant il hésite, Modiano, l'écrivain solitaire dont la vie est exclusivement intérieure, mais quand il reprend la plume, la phrase, il va ailleurs, entraîné par d'autres pensées, d'autres idées, vers d'autres ruelles escarpées, d'autres labyrinthes, et nous on le suit dans une confiance infinie, absolue, car il éveille notre imagination, notre rêverie...


      ... et comme pour s'excuser, dans son roman paru en octobre 2014, "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" il cite Stendhal, dans "vie de Henry Brulard"

      «Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre ».

      Merci Célestine.
      Bon après-midi.
      Den

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  5. De tout temps j'ai aimé Modiano et le relie bien souvent. Cet enquêteur du temps dont la démarche peut paraître inchangée depuis ses tous premiers romans mais qui sait nous faire partager l'atmosphère trouble de ces années 40 et 60 à Paris ou en Haute Savoie quand il fut mis en pension avec son frère. De roman en roman nous croisons ses personnages et ce dernier roman a la particularité je crois de les rassembler. Je lirai bientôt ce dernier roman et pourquoi pas la pièce de théâtre éditée en même temps! Merci pour cet article!

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    1. Les personnages de Modiano,"cet enquêteur du temps", que l'on retrouve ici ou là, le plus souvent malmenés, en fuite, aux vies dispersées, portent en eux et en permanence une large par d'ombre, comme lui-même d'ailleurs... un auteur à l'enfance difficile, chaotique, auprès de parents absents qui le négligent... Placé dans des familles étrangères elles ne parviendront pas à lui assurer la sécurité et l'insouciance dont il aurait besoin... un père insaisissable, une mère actrice de deuxième rang "au coeur sec". Et il perdra son frère Rudy âgé de 10 ans, de deux ans son cadet.

      La lecture et l'écriture le sauveront de cette solitude difficile.

      Auteur inclassable, il n'appartient à aucun mouvement littéraire... plutôt rétro cependant.

      Une écriture sobre, inventive, parfois presque maniaque dans sa précision, son détail, dans une atmosphère trouble, il parle à la première personne du singulier..dans un univers flou, imprégné de mystères, en errance...

      Merci Alezandro pour votre commentaire.
      Bonne fin d'après-midi.
      Den

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    2. une large part d'ombre... pardon Alezandro !

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  6. Modiano a toujours quelque chose d'étrangement décalé où, paradoxalement, on se retrouve... Le génie, sans doute!

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    1. Des livres parfaitement décalés qui nous procurent une déambulation étrange, et pourtant on s'y retrouve peut-être grâce à notre propre complexité !

      un écrivain particulier qui se souvient, toujours en quête de mémoire et en Art d'écrire, génial en "rêveur éveillé" !

      merci La Baladine !
      bonne fin d'après-midi.
      Den

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Par Den :
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